Les Ateliers d’écriture des Buffon #1 : Une maîtresse exclusive

Hello toustes !

Mon passage sur les bancs de la Sorbonne aura laissé bien des traces dans ma vie et mon quotidien.

Avec les camarades de ma promotion d’écrivains publics (#promotionBuffon), et même si nos études sont terminées, nous avons décidé de prolonger le plaisir des ateliers d’écriture en commun. De novembre 2017 à décembre 2018 (ou jusqu’à ce qu’on en ait marre, je présume), nous proposons à tour de rôle une consigne d’écriture au groupe, et chacun produit un écrit selon ce que ça lui inspire (je rappelle qu’en ateliers d’écriture, les consignes sont là pour guider plutôt que contraindre – du moins est-ce ma conception en tant qu’animateur•trice, mais nous y reviendrons dans un article dédié aux ateliers).

Je partagerai avec vous les textes produits à cette occasion pour vous donner à entrevoir quel genre de mondes logent dans ma tête 😉

La consigne de novembre 2017 (by Michaela S.) était : produire un texte en le commençant et en le finissant par l’un des incipits et excipits suivants :

Incipits

Excipits

–  À quelle heure faut-il se lever ?

–  L’autobus, ce jour-là, était en retard.

–  C’était une nuit exceptionnelle.

–  Sa veste, sa clope, ses dossiers. Il s’éloigne

-  Un chien aboyait par-delà les immeubles.

-  Tout est toujours très simple quand la décision est prise.

-  Allez ! Mange ! Non je n’ai pas faim.

-  Un bruit bizarre la réveilla brusquement.

-  Je suis le fil de la mémoire.

-  L’autobus était bondé ce matin-là.

-  Pourtant, j’y avais toujours cru.

-  Évidemment, le métro tomba en panne.

-  Et maintenant, je suis seul.

-  Autour du rond-point les voitures entamaient leur valse de sept heures du soir.

-  Le bonheur, ce n’est pas si difficile.

Tout commence.

-  En me promenant dans le square, un homme (une femme) m’a souri.

-  C’est un peu dommage…

-  Finalement, un chapeau c’est mieux

 

Muse-Dead_Inside
Source image ci contre et image de couverture : clip « Dead Inside » de Muse – crédit clip : Robert Hales

 

Une maîtresse exclusive

Sa veste, sa clope, ses dossiers. Il s’éloigne et personne ne lui prête attention.

Au début source de curiosité dans ce petit café parisien où il est apparu du jour au lendemain avec son ordinateur et ses carnets sous le bras, et où il revient depuis chaque matin à la même heure s’asseoir à la même table, il n’intéresse désormais plus personne. Les habitués se sont faits à sa présence studieuse au fond de la salle, et il fait partie du paysage. Ils n’interrompent même pas leur conversation lorsqu’il se rue hors du café dans la bouche de métro, qui l’avale en même temps qu’une dizaine d’autres personnes dans l’indifférence générale.

C’est vers son travail qu’il court. Juriste à la Défense. Lorsqu’on lui demande ce qu’il « fait dans la vie », ça fait toujours son petit effet. Mais personne ne veut voir ni entendre la souffrance et l’ennui qui se dissimulent derrière sa réussite. L’intérêt qu’il avait pour son boulot l’a quitté depuis longtemps, à supposer qu’il ait jamais existé.

Par conformisme, par paresse d’esprit aussi, il se plie à ce qu’on attend de lui. Enfant déjà, ses parents, ses professeurs, même la télé, lui répétaient qu’un CDI était la condition sine qua non du bonheur, alors il travaille. Mais ce n’est pas pour autant qu’il arrive à adhérer à la logique d’un système qui asservit les gens quand le travail devrait au contraire les rendre libres, et il meurt à l’intérieur.

Sauf quand il est avec moi.

Je m’appelle Holga Pini, et je suis celle qui le raccroche à la vie. La quarantaine, comme lui ; femme flic célèbre du 36 Quai des Orfèvres (enfin, maintenant ce sera du 36 rue du Bastion – ça l’a tué ce changement d’adresse, il y tenait pour la légende, vous comprenez) ; et beauté mûre dont la sexualité rayonne aussi bien avec un flingue qu’avec une robe.

C’est du moins ainsi qu’il me fantasme, moi l’héroïne de son premier roman. Celui qui dort dans un coin de son cerveau depuis plus de vingt ans.

Dans sa tête, j’ai déjà vécu 1000 aventures extraordinaires ; mis hors d’état de nuire des tueurs en série par dizaine ; démasqué des délinquants en cols blancs et démantelé des trafics de stupéfiants dans tout l’Hexagone et même en dehors, car il est bien connu que la magie de la littérature efface les frontières des compétences territoriales policières. Mais c’est typiquement là une erreur de jeune écrivain, que je lui pardonne sans rancune. Quelqu’un finira forcément par la lui faire remarquer. Peut-être même est-ce moi qui la lui montrerais en temps opportun. Mais pas pour l’instant, je ne veux pas le décourager…

Mon auteur écrit tous les soirs dès la sortie du bureau. Il commence dans le métro, sur son téléphone. Puis il rentre, se prépare un repas sur le pouce qu’il engloutit devant les informations, et se remet directement au travail. Il reprend la rédaction de mon histoire, mène ses recherches en parallèle, et travaille ainsi jusqu’à minuit, parfois une heure du matin. Puis il va se coucher, l’esprit déjà tourné vers notre prochaine entrevue, et on repart pour un tour.

Le réveil sonne à 6h30. Il se douche en vitesse, descend prendre son petit-déjeuner au café où il écrit jusqu’à 8h00, et se rend au travail.

Ce n’est qu’à 18h30 que peut enfin commencer sa deuxième – et véritable – journée. Il me rejoint et nous reprenons notre tête-à-tête où nous l’avions arrêté la veille, comme si la journée écoulée n’avait été qu’une parenthèse, un moment de non-être pendant lequel il aurait vécu, mais pas existé. Le temps loin de moi n’a aucune densité et ne fait jamais sens.

En semaine, sa double vie ne lui laisse pas le temps de voir du monde, mais cela l’indiffère. Un appel de deux minutes à ses parents pour s’assurer qu’ils vont bien et parler de la météo, puis quelques SMS à ses amis de province et à ses connaissances sur Paris le satisfont amplement.

Les week-ends sont évidemment plus agréables. Il reste au café jusqu’à midi le samedi, et c’est généralement le moment où il avance le plus, puis il rentre chez lui, mange, joue un peu sur son PC, tchatche sur les réseaux sociaux et s’y remet.

Il sort parfois, mais en se faisant toujours violence. En réalité, la seule personne dont il désire intensément et perpétuellement la compagnie, c’est moi. Pourquoi aurait-il besoin d’une femme de chair et de sang quand il m’a moi ? Aucune ne pourrait lui offrir les grands frissons que je lui donne. Je suis sa compagne, sa confidente, celle dont la pensée lui remonte le moral et lui donne envie de s’accrocher. Lorsqu’il va mal, c’est vers moi qu’il vient tout naturellement. Je suis son oxygène, son passeport pour l’évasion loin d’un quotidien qui lui pèse. Qu’importent ses activités, le moment de la journée, les films qu’il regarde, les gens qu’il croise, ma conscience toujours affleure juste sous la sienne.

Comment voulez-vous qu’une femme vivante fasse le poids face à moi ? Elle finirait par l’user ; elle lui demanderait tôt ou tard d’écrire moins pour s’occuper davantage d’elle, la faire sortir, lui donner de l’attention, lui faire l’amour. Or c’est impossible, puisque je suis là et que j’occupe toutes ses pensées.

Je l’ai forcé à revoir tout ce qu’il croyait savoir.

Lui qui assimilait la position d’auteur à celle de Dieu, a compris que toute création finit forcément par nous échapper.

Lui qui résumait l’acte d’écrire à cette formule : « l’auteur décide, le personnage agit », s’est aperçu qu’il se trompait sur toute la ligne. La réalité en est l’exact contre-pied : le personnage vit, l’auteur prend note.

Lui qui se pensait le grand artisan de ma vie, se découvre simple secrétaire contraint sous ma dictée.

Je m’appelle Holga Pini, et j’en ai assez que mon auteur consacre dix heures de ses journées à autre chose qu’à l’écriture de mes aventures.

C’est un tel frisson de s’incarner dans les lettres, les mots, les phrases qui se déversent de ses mains ! Je veux vivre ça plus souvent. Je veux, dans un avenir proche, sentir le regard d’autres personnes parcourir les lignes entre lesquelles ma vie prend consistance.

Demain, lorsqu’il s’ennuiera au boulot en songeant à tout ce qu’il aurait pu écrire en restant chez lui, je lui soufflerai d’ouvrir une seconde fenêtre sur le bureau de son ordinateur. Celle d’un traitement de texte. Puis j’insisterai pour qu’il prenne quelques notes pour la suite de son roman…

Le lendemain et le surlendemain, je recommencerai, toujours plus tentatrice. Je ne lui laisserai aucun répit en le noyant d’images fabuleuses de cache-cache dans les péniches sur la Seine et de courses-poursuites dans les rues de Paris avec les plus grands criminels que son imagination soit capable d’enfanter. Il n’aura pas d’autres choix que de laisser ses dossiers pour soulager son esprit asphyxié par toute cette inspiration.

Peu à peu, il prendra conscience qu’il n’y a qu’en s’occupant de moi qu’il est vraiment heureux et que, finalement, le boulot qu’il réalise pour son employeur n’a aucune importance.

Je suis la seule qui mérite qu’il sacrifie son temps mortel.

Quand il aura intégré ça, il se mettra à poursuivre l’écriture de son roman sur son ordinateur de travail.

Et puis, un jour, il se dira que c’est trop bête de devoir se cacher pour faire ce qu’il aime. Alors, il sera prêt à démissionner et à faire de moi son seul horizon.

Demain, tout commence.

 

© Chris Bellabas, novembre 2017

 

 

Publicités

6 commentaires sur “Les Ateliers d’écriture des Buffon #1 : Une maîtresse exclusive

Ajouter un commentaire

  1. C’est toujours très sympa, les ateliers d’écriture ! Je trouve que ça motive et que ça nous aide à aller dans d’autres directions que ce dont on a l’habitude. Question de curiosité, en quoi consistent des études d’écrivain public ? Et le métier ? Ça fait deux fois que j’en entends parler, mais je suis incapable de mettre une réalité derrière ces mots.

    J’aime bien ton texte. L’idée d’un personnage de roman qui prend quasiment vie et se bat pour obtenir l’attention de son auteur est excellente. Une jolie lecture !

    Aimé par 1 personne

    1. Tout à fait d’accord : les ateliers d’écriture permettent de sortir de notre zone de confort en nous proposant d’écrire sur des sujets auxquels nous n’aurions pas pensé sans ça, ou vers lesquels nous n’aurions pas osé nous aventurer seul•e•s. Et puis ils nous confrontent aussi à d’autres plumes, d’autres styles, d’autres sensibilités. J’adore voir la diversité des textes produits à partir d’une seule et même consigne ! Tu en suis actuellement ? =D

      Des articles sont prévus sur la profession d’écrivain public dans le courant du mois d’avril 😉 En attendant, je te transmets l’interview que j’avais donnée sur le métier pour le blog « Histoire Naturelle de Bibliophiles » (c’est bien que tu m’y fasses penser car j’avais promis à sa propriétaire de lui donner l’adresse de mon blog quand il serait en ligne !). L’interview sur le métier est là : https://histoirenaturelledebibliophiles.com/2017/07/08/temoignage-ecrivain-public/

      Merci pour ta lecture et ton commentaire ! Je ne dirais pas que le texte est autobiographique, mais j’ai moi-même quelques personnages qui sont du genre envahissants !

      Aimé par 1 personne

      1. L’interview est passionnante. Ça m’a tout l’air d’être un beau métier et au moins, tu sais pourquoi tu te lèves le matin ! J’assiste parfois aux ateliers de Samantha Bailly, c’est une autrice que j’aime beaucoup, elle fait preuve d’une bienveillance folle envers les participants. À côté de ça, j’administre un forum d’écriture depuis bientôt 9 ans. On y organise des petits ateliers, avec des thèmes tirés au sort… Ça m’a toujours accompagnée dans ma pratique de l’écriture.

        Aimé par 1 personne

  2. Oh, ça tombe bien que tu parles du forum car j’avais vu ça dans l’interview sur le blog de Julien, et je voulais te demander l’adresse ! Tu peux la laisser ici si tu veux, cela intéressera peut-être d’autres personnes venues lire l’article 😉

    J'aime

  3. J’ai adoré cette nouvelle, dans le style évidemment, l’idée même de cette nouvelle, la façon dont tu t’es bien servi-e du thème ! Et j’ai vraiment senti le grappin se refermer sur le personnage « principal » qui au final devient plutôt un personnage secondaire au profit d’un autre personnage principal ! La prise de pouvoir et la manipulation sont insidieuses, faites petit à petit et terriblement bien écrites ! J’ai vraiment hâte de lire d’autres textes produits lors des ateliers d’écriture Buffon, ça te réussit !

    Signé : Leah Coalman et non L’eau Coalman, merci la tablette XD

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton enthousiasme 😉 Holga va en effet réussir à captiver toute l’attention de son auteur. Hélas, l’histoire ne dit pas s’il réussira à la faire connaître au monde comme il en rêve, et je serais moi-même bien en peine de le dire. Un trop important facteur chance rentre dans la suite de l’aventure 😉

      Chris

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :